Samedi 21 novembre 2009
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On pourrait s'amuser à représenter la société par un vaste poulailler, enveloppé d'un gigantesque et scintillant grillage doté de tiges d'acier si tranchantes qu'elles blesseraient, voir
couperaient instantanément la tête de quelconque animal s'y coincerait, triste résultat d'une curiosité déplacée ou d'une envie de vivre hors de l'enclos. L'Enclos.
Nous, la volaille, passons toute notre vie dans cet espace de boue et de merde constamment remué pour trouver quelque grain à mâcher afin d'entretenir notre carcasse et assurer le renouveau de
notre espèce. L'Enclos nous amène à croire que nous vivons, et devons vivre les uns les autres selon une manière remarquablement uniforme, et la meilleure possible. Et c'est ce que nous faisons
tous.
C'est Monsieur P. qui a établi l'Enclos et placé ces millions de sacs de viande à l'intérieur. Tout le monde connaît Monsieur P. , mais on ne parle jamais de lui. On ne préfère pas. Il ne sort de
nos becs seulement quand le danger apparaît. Seul Monsieur P. sait ce qu'il y a hors de l'Enclos, et s'il est le seul, c'est qu'il doit avoir une bonne raison à cela. Tout le monde connaît
Monsieur P., pourtant, personne ne sait qui il est. Nous n'avons jamais vu ses pattes dans l'Enclos, nous n'avons jamais vu son visage, son corps. Plus nous avançons vers le grillage, plus nous
sentons la présence de Monsieur P. C'est désagréable, voilà pourquoi nous restons toujours près du poulailler, tous ensemble. Cette volonté nous est chaque jour renforcée lorsque nous voyons nos
confrères et consœurs quitter le groupe pour approcher le grillage de près. De trop près. Nous nous souvenons d'un jour, un drôle de chapon,
vraisemblablement enivré par une malsaine soif dont nous répudions sa nature, nous tenait à peu près ce discours :
"Il n'est que trop évident que la manière dont nous sommes élevés n'a d'harmonieux que son illusionnisme. Il ne peut subsister d'harmonie
dans l'Enclos quand nous reconnaissons des races et des classes de volaille distinctes. On ne peut ni confondre, ni conjuguer un poussin et un chapon, un chapon et un coq, un coq et une poule.
Mais qui s'en aperçoit ? Que voyons-nous dans l'Enclos après tout ? Nous constatons des êtres nerveux aux pattes embourbées dans la crasse qui remuent, s'agitent, s'endorment, s'effondrent dans
la plus grande indifférence de chacun. Le groupe n'existe que pour faire croire – et non penser – que nous ne sommes pas seuls à nous crever de jour en jour pour dénicher de la nourriture et
entretenir notre Enclos. On y laisse des plumes. Nous y laissons tous nos plumes, jusqu'à ce que le temps nous cloue au sol et nous transforme, à notre tour, en immondices dorés, appétissants
rebuts que les autres poules viendront précipitamment becqueter sans remord. Si seulement, nous n'avions pas le cerveau d'une poule. Si seulement, nous n'étions pas aussi patauds, aussi
inutilement lourds, si préoccupés à fouiller l'infertile et malade glaise qui n'a de cesse de nous engloutir dans son pathétisme."
Nous ne comprenions pas son discours, et nous ne le comprenons toujours pas aujourd'hui. Ce poulet était fou. Il voulait franchir l'Enclos.
Il venait chaque jour nous agiter avec ses paroles insensées, et cela avait fini par nous fâcher. Nous avions fini par le rejeter, plus personne ne voulait le voir. Nous voulions que Monsieur P.
s'occupe de son cas, pour nous laisser enfin tranquilles.
Un matin, un petit groupe de poulettes étaient venues s'égosiller dans tout le poulailler, pour nous avertir que le chapon idiot tentait de
passer par dessus le grand grillage. Nous sentions que Monsieur P. était également au courant. Sa présence nous alourdissait significativement. Mais un petit nombre d'entre nous avait décider de
suivre les poulettes jusqu'à l'endroit où se trouvait cet inconscient. Nous, nous étions restés au poulailler, nous avions mieux à faire que d'éprouver de la considération pour ce chapon. Le
grain nous attendait, et les œufs ne demandaient qu'à sortir de nos entrailles.
Le groupe était revenu un peu plus tard, et nous avait raconté ce qu'il s'était passé. Le marginal avait bien escaladé le grillage, par deux
fois, car celui-ci était tombé lors de son premier essai ; il avait dû faire une chute d'au moins cinq mètres, cela avait d'ailleurs brisé une de ses pattes. Mais ce sot avait recommencé à
grimper, clamant des inepties plus cinglantes les unes que les autres à notre égard, et jurant qu'il arriverait à passer au-dessus de l'Enclos. Les poules le voyait s'écorcher les ailes et les
pattes au fil de son ascension de plus en plus périlleuse ; ce spectacle était aussi fascinant qu'atroce. Les poules se mettaient à implorer l'intervention de Monsieur P., dont ce dernier leur
glaçait la chair, mais le grimpeur effarouché continuait son escalade sans céder à la pression. Son corps était lacéré de toutes parts à cause du frottement de celui-ci avec les tiges d'acier
acérées du grillage. Mais il continuait, et s'élevait si haut que les poules ne l'apercevaient plus. Là-haut, ainsi que derrière le grillage, il y a le Brouillard. C'est si épais, si sombre, il
nous est impossible de savoir ce qu'il contient, et Monsieur P. nous met en garde contre cela. Il n'y a que les sots qui sont attirés par le Brouillard, mais jusqu'à présent, personne n'avait
réussi à s'y rendre. Quant au chapon fou, plus personne ne l'avait revu depuis son entrée dans le « Brouillard d'en haut ».
Les coqs aujourd'hui tiennent à ce qu'on enseigne cette histoire vraie aux générations futures, pour dissuader quiconque de mettre sa vie
inutilement en péril vis-à-vis d'une cause qui ne relève pas des intérêts de l'Enclos. Nous l'enseignons, et les autres l'enseigneront à leur tour. Ce chapon était vraiment cinglé, nous n'avons
pas besoin de ce genre de volaille ici.
Toutefois, il s'est passé quelque chose depuis ce fameux jour où le fou perdit la vie. Avant cela, le Brouillard n'était qu'un imposant
silence, mais depuis, parfois, nous entendons un drôle de son venant d'en haut. Comme un chant, un chant étrange, très différent des nôtres. Certaines commères se plaisent à raconter qu'elles ont
même vu dans le Brouillard d'en haut et le Brouillard de derrière une espèce de poule incroyablement minuscule dotée de plumes aux couleurs criardes, qui flottait dans l'air en battant des
ailes.
Non mais et puis quoi encore. Depuis quand la volaille, aussi petite soit-elle, pourrait-elle « voler » dans les airs en battant
des ailes ? C'est qu'on nous prendrait pour des imbéciles.
Tiens, le chant reprend dans le Brouillard d'en haut. Après tout, peut-être s'agit-il d'une énième mais nécessaire mise en garde de Monsieur
P. contre cette source de superstitions qui parasite l'harmonie de l'Enclos. Oui, c'est sans doute Monsieur P., il a toujours été là pour nous remettre dans le droit chemin, de toute
façon.